Les transformations techniques des quarante-cinq dernières
années ont
modifié en profondeur les méthodes de travail et
mis en crise le
salariat. Là où il fallait de nombreux
salariés pour concourir à la
fabrication des produits et à leur commercialisation,
l’informatisation
continue des processus de production a induit une baisse importante des
effectifs dans tous les secteurs. La presse n’a pas
échappé à cette
curée où les ouvriers du Livre sont
passés de 81 000 en 1968 à quelques
milliers aujourd’hui, soumis qu’ils sont
à des plans successifs, du
prépresse à la distribution.
Les métiers
concourant à la
fabrication des titres ont pour certains disparu, pour
d’autres, ils
doivent continûment s’adapter sous peine de
disparaître (clicheurs
devenant photograveurs, typographes devenant SR ou correcteurs, qui
eux-mêmes...). Cette simplification de la chaîne de
production due à
des moyens techniques de plus en plus performants mène les
dirigeants
de presse à imaginer un prépresse de plus en plus
étique : d’un côté,
les rédacteurs (écrivant), de l’autre,
des grouillots à tout faire,
dotés de la polyaptitude, selon la terminologie en vogue, et
pressurables à merci (les fameux gains de
productivité). Ce désir de
détruire la logique de métiers
coordonnés pour produire un journal
s’appuie sur un renouvellement tous azimuts du parc machine
informatique qui laisse entrevoir la possibilité
d’automatiser de plus
en plus de tâches et d’imposer des
systèmes éditoriaux où tout serait
paramétré, de la mise en page à la
correction des textes.
Cette déferlante technique, qui bouleverse le temps,
l’espace et
modifie la signification de ce qu’est une entreprise (de
l’entreprise
verticale où les salariés sont
concentrés en un lieu à l’entreprise
réseau qui disperse les sites et multiplie les
travailleurs-nomades),
s’accompagne d’une fragilisation des conventions
collectives des
métiers du prépresse encore existants.
L’irruption d’Internet et des
gratuits impose un moins-disant salarial et remet en question
les
métiers à statut, des ouvriers du Livre aux
journalistes (la bataille
du droit d’auteur sur Internet pour ce qui est des
journalistes, entre
autres).
Les salariés
de la presse, soumis à des attaques
multiples quant à leurs conditions de travail, ne peuvent se
permettre
de rester divisés et de camper sur des corporatismes
d’un autre âge.
L’informatisation des moyens de production en presse a rendu
poreuses
les frontières des métiers, qu’on le
veuille ou non, et a créé les
conditions de nouveaux regroupements syndicaux dépassant
l’attachement
à telle ou telle convention. Il s’agit de
défendre des conventions
renouvelées en redéfinissant nous-mêmes
nos tâches, une chaîne de
métiers, pour ne pas périr sous les coups de
boutoir de ceux qui
imaginent un monde où la polyvalence serait
l’alpha et l’oméga du
salariat. Ceux qui imaginent se sauver en étant les derniers
îlots de
non-concurrence se trompent. Constamment affaiblis par des plans
réguliers depuis des décennies, ils vont
s’éteindre par évaporations
successives, remplacés peu à peu par des
salariés sans statut, comme
cela a été le cas pour les correcteurs en
édition et, dans une moindre
mesure, en presse périodique. L’addition de
corporatismes, telle
qu’elle se dessine entre les correcteurs, le SNJ-CGT, les
photograveurs, ne pourra faire l’économie
d’une réflexion sur l’état
des forces réel en presse. La désyndicalisation
des salariés,
l’augmentation du précariat, le grignotage des
systèmes de protection
au sein de l’entreprise et en dehors (indemnisation
chômage, retraite)
réclament une réflexion commune sur des
conditions de travail communes.
Les salariés, dont la dispersion est
désirée par les directions des
entreprises, doivent construire des outils syndicaux à
même de
combattre les conditions de travail telles que les façonne
le
libéralisme.
Les bouleversements
économiques qui sont en
cours ne cesseront pas. L’effondrement de la
Net-économie, la
fragilisation d’entreprises telles que Vivendi-Universal en
2001-2002,
parce que lancée trop tôt dans le
tout-numérique, est l’arbre qui cache
la forêt. Cette révolution technologique qui
transforme de fond en
comble la vie quotidienne et modifie l’organisation des
entreprises se
donne une décennie pour achever sa domination sur les
rapports humains.
D’où l’agitation de
conglomérats qui précipitent les
fusions-acquisitions dans la perspective de profits juteux promis par
cet eldorado : Lagardère, Bouygues, Dassault, fonds de
pension
anglo-saxons... Pour répondre efficacement au changement
social
introduit par la financiarisation de l’économie,
la Net-économie, le
désengagement de l’Etat, il est devenu
nécessaire de regrouper toutes
les forces au sein de syndicats représentatifs. Les
corporatismes en
carton-pâte sont obsolètes, comme le monde dans
lequel ils ont vécu.
Les lamentations et les regrets ne pourront recréer, comme
par magie,
le pacte social issu de la Libération. Il s’agit,
aujourd’hui, d’en
construire un qui s’oppose aux destructions
opérées par le libéralisme
depuis plus de trente ans.
Soucieux de
créer une force
syndicale qui puisse regrouper tous les salariés du
prépresse, désirant
créer un syndicat qui les représente et
à l’édification duquel ils
veulent participer, les
correcteurs du « Parisien », quasi
unanimement, entrent
dans Info-com’-CGT, prémices du futur
syndicat de l’édition.
La mise en place de trois syndicats, édition, imprimeries
parisiennes,
distribution, est la garantie que les salariés de la presse
seront
efficacement défendus par leurs représentants
dans chaque secteur.
L’organisation non hiérarchisée de
trois syndicats permettra de
pérenniser une Inter renouvelée, lieu de
discussion et de coordination
des actions, dont l’efficacité n’est
plus à prouver.